Encore quelques jours avant de dévoiler le palmarès du concours de nouvelles : les nominés piaffent, les curieux s'impatientent, le jury ne souffle mot.

En guise de prélude, voici deux textes atypiques.
Leurs formes ne correspondant pas aux différentes caractéristiques d’une nouvelle, ils ne font pas partie des nominés cette année.

Et pourtant.

Ils répondent au sujet de bien belle manière...


Les voici ici publiés afin que vous puissiez vous aussi en profiter ...

Merci aux auteurs, Jacques Grieu et De Givrins pour leur contribution si poétique !

 

Super-tanker
Jacques Grieu

 

NOSTALGIE

 

Quand on fait naviguer nos trois cents mille tonnes,

Pour nous, tankers géants, la vie est monotone.

De Dubaï à Bahrein, de Doha à Jeddah,

L’horizon est le même, un horizon lambda.

Tous ces ports pétroliers aux forêts de tuyaux,

Restent frères jumeaux quels que soient leurs drapeaux.

Tous ces déserts arides aux sables surchauffés,

Tous ces bacs argentés de pétrole bourrés,

On en est saturés, on ne veut plus les voir ;

Seul le grand océan nous redonne un espoir.

Nos cœurs sont en Europe où souvent sommes nés,

Et mon bon port du Havre, on aime y retourner.

Alors en naviguant, quand on tangue et qu’on roule,

D’horizons verts on rêve, endormis par la houle. 

Comment sera l’accueil ? Car on n’est pas bien vus;

Notre brut est dit sale, on veut voir qu’il pollue.

 

Du Golfe, le Persique, on ne vient pas par Suez,

On est bien trop ventrus et c’est trop lourd qu’on pèse.

Par l’océan indien, on se fait un grand tour

Avec un long voyage où l’ennui se fait jour.

Dès qu’on remonte en Manche on entrevoit des terres,

L’air sent bon l’écurie, on change d’atmosphère.

Les crachins sont pour nous un baume salutaire,

Et les brumes errantes ont parfum de mystère.

 

Horizons de Bretagne et horizons normands,

Nous reposent ainsi des fournaises d’Oman.

Aux trop beaux cocotiers, on préfère nos chênes,

Et à la mer trop bleue, le gris en baie de Seine.

Franchir le Cotentin est pour nous une fête,

Son phare à Gatteville  est le signe qu’on guète.

Dès la rade du Havre, on aperçoit la Hève ;

Quand  je vois ses falaises, de joie mon cœur se lève.

Quand j’embouque la passe et prévois mon entrée,

Les remorqueurs se pressent en un ballet feutré.

Il en faut jusqu’à cinq quand le vent souffle fort,

Que le suroît sévit jusqu’à dix de Beaufort.

Pour accoster nos masses, arrêter notre élan,

Il faut des précautions, très tôt en arrivant.

Pour être rassurés, les  toulines  lancées,

On veut voir à l’arrière, les aussières bridées.

 

Quand j’arrive en soirée, le soleil au couchant,

Peint en rose la ville aux clochers dominants.

Des éclairs de clarté tracent des perspectives,

L’ombre fuit sur les toits, à ces heures tardives.

Le port étend ses quais que la ville entrelace :

Je ne reconnais plus les endroits où je passe !

Les souvenirs se pressent et montrent en mélange,

Comme tout a changé mais que, non : rien ne change …

Plein à ras de mazout, un pareil mastodonte,

Lorsqu’il entre à la  CIM , les havrais en ont honte.

Les baigneuses à la plage se penchent sur l’eau verte

Prêtes à se rhabiller comme en cas d’une alerte.

Le vilain pétrolier ! Disent-elles aux enfants.

Pensant à l’Erika : plus de bains insouciants.

Le brut a piètre image. On dit souvent : il pue.

Quand les vents d’est le portent, on prétend qu’il pollue.

Des odeurs d’œufs pourris, c’est moi le responsable,

Ainsi que de la tache, étalée sur le sable,

Sans relever les tubes à crèmes pour bronzer,

Qui parsèment les plages en flaques irisées,

Et viennent maculer et la grève et la mer.

Mais voilà, ça fait in : le pétrole exaspère.

Comme le crude est cher, chacun le vitupère.

Et moi qui vous fourni de quoi faire un super,

Un fuel et un gazole, on me montre du doigt,

On se bouche le nez et puis on s’écrie : pouah !

 

Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas me regarder ?

Quand je reviens au port, pourquoi pas m’apprécier ?

Pourquoi ce grand dégoût ? Trop ventrue est ma coque ?

Mais il faut bien pourtant qu’en Arabie je stocke !

Par mégatonnes il faut que le brut on amène,

Pour qu’au prochain week-end tous les gens se promènent,

Que l’hiver on se chauffe et qu’on crée le plastique !

L’économie sans moi serait bien apathique.

Que feraient vos Airbus sans mon bon kérosène,

Pour sous les beaux palmiers, passer des hivers zen ?

Assez d’hypocrisie, admirez ma carène,

Fabriquée en Europe, et non pas coréenne.

Avec mes trois cents mètres, il faut bien du solide,

Pour tenir vers Le Cap dans les monstres liquides.

Je n’ai rien d’une épave, ou d’un rafiot vestige,

D’une noire poubelle avec l’air d’un Prestige !

Si toutes les nations ont soif d’hydrocarbures,

La vie d’un crude-carrier n’est pas la sinécure.

La moindre tache en vue fait dire qu’il suppure,

Et les pires injures il faudra qu’il endure.

 

 

Encor une objection ? Le vert de ma couleur ?

C’est hygiénique, ainsi, pour un navigateur,

Sur cette belle coque, un ton écologique !

Le bulbe de l’étrave, on le trouve lubrique ?

Ce sont des obsédés ; le pétrole dérange ;

On ne peut s‘en passer, il faut donc qu’on se venge.

Moi, je m’enorgueillis d’un pareil appendice

Attendu qu’un grand bulbe est proprement l’indice,

De vitesse augmentée d’au moins un ou deux nœuds.

Du Golfe au port du Havre, on gagne un temps précieux.

 

Trop vaste ma largeur ? C’est un peu court, jeune homme !

On pouvait dire … Oh Dieu … Bien des choses, en somme.

Car comme Cyrano je brûle de moquer,

De faire réfléchir, de fermer vos caquets.

En variant le ton, par exemple, tenez :

De l’arrière à l’avant, pour bien s’y promener,

Ce n’est pas un vélo, c’est une vraie moto,

Qu’il faudrait décemment pour rentrer assez tôt !

Ah, ça, monsieur, lorsque vous dégazez,

La vapeur du pétrole ira-t-elle émigrer

Jusqu’à Nice, à Megève ou même vers Carnac,

Sans que tous les havrais n’en deviennent patraques ?

Pour passer dans nos digues, une telle bedaine,

Est au meilleur pilote un exploit où il peine.

Quand la marée est basse, elle râcle le fond,

Se grattant l’ombilic en jouant l’iguanodon.

Etes-vous caïman ou bien hippopotame ?

Peut être plésiosaure ? Ou quelque autre quidam ?

 

Si lentement en mer vous vous faite poussive,

Qu’à côté la baleine a l’air tout à fait vive !

 

Donc ce serait plutôt côté alligator,

Qu’un air de ressemblance il faudrait qu’on déplore…

Sur votre immense pont, les tuyaux et les pompes,

Sont troupeaux d’éléphants qui brandissent leurs trompes.

Vos cuves étant vidées, votre hauteur est telle,

Que votre commandant, droit sur sa passerelle,

Se croit un alpiniste et est pris de vertiges,

Tel sur un mirador où les mouettes voltigent.

Quand ainsi allégé vous ressortez du port,

Vous cachez le soleil, pire qu’un dinosaure !

C’est de Chine le Mur ! Vous voit-on de la lune ?

Votre ombre serait donc sans limites aucunes ?

Voilà ce qu’à peu près, messieurs, vous m’auriez dit,

Si votre cher pétrole entrait en discrédit.

Mais pour trente ans encor, vous en aurez besoin,

De ses  hautes vertus qui font mon embonpoint.

Sans moi, plus de bateaux, ni d’autos ni d’avions,

Toute l’économie frappée de congestion.

Et si je n’étais là pour ramener le crude,

Les méfaits de l’hiver vous sembleraient bien rudes.

 

Les porte-conteneurs plus modernes que nous,

Nos ventres rebondis, regardent avec dégoût.

Leurs moteurs si rapides, ils l’oublient un peu vite,

Tournent avec nos fuels qui font leur réussite.

Sur le pont des bateaux, sur huit ou neuf niveaux,

Hautement empilés comme au jeu de Légo,

Parfois jusqu’à vingt-deux bien collés en largeur,

Ils contiennent, ils contiennent et sont les conteneurs !

Qu’ils mesurent quarante ou bien juste vingt pieds,

Contenir, contenir, c’est là tout leur métier.

Pourtant les gens acceptent une telle invasion

Alors que le pétrole est une répulsion.

Pire que  les  autos envahissant nos villes.

On les subit partout comme des jouets débiles.

Dans ma ville du Havre, ils sont omniprésents,

Et leurs couleurs criardes hantent tous nos instants,

Il pullulent, envahissent, essaiment, se répandent,

Et même en nos campagnes arrivent à la demande.

 

Sur les quais, les pontons, les plateaux des wagons,

Les abris provisoires, ou remorques et camions,

Usines de la zone ou terre-pleins du port,

En baraque à chantier, en vestiaire de sport,

Les conteneurs nous narguent et nous font tous la nique.

    J’ai essayé en vain de les fuir en arctique,

Et  les ai retrouvés jusque sous les tropiques.

Ces grands cercueils en tôle ont des airs ironiques.

Le comble pour ces boîtes, enfermant cent trésors,

Est perdre contenance en allant à l’export .

Paraître incontinent, serait de mauvais goût,

Et pour un conteneur, le léserait beaucoup.

Peu chaut le contenu, ce qui vaut : contenir.

C’est là sa vocation et il doit s’y tenir.

              De notre nouveau siècle  est-t-il le grand symbole 

              Tel un autre veau d’or remplaçant le pétrole ?

Sera-t-il contenant comme une parabole ?

L’enverra-t-on sur Mars par gracieuse hyperbole ?

 

 

 

Content ou pas content, l’heure n’est plus aux comptes,

L’économie des mers, de fée n’est pas un conte.

Mon ire ravalant, j’ai bonne … contenance,

Puisqu’aucun contentieux n’a plus la moindre chance.

C’est une pandémie à dimension mondiale !

Fabriqués en Asie, leur règne est triomphal.

Il  faut se résigner : trop tard pour réagir.

Devant le conteneur, il faut se contenir !

 Le porte conteneur est donc joli navire,

Mais le gros pétrolier, on n’a jamais vu pire …  

Quant aux paquebots blancs aux étraves élégantes,

Leurs cheminées nous toisent en mines méprisantes.

Ils rêvent aux ciels trop bleus, aux horizons brûlants,

Aux mers bien transparentes et aux soleils ardents ;

Ceux dont on est trop comblés, dont nous sommes blasés,

Qui nous font regretter les brumes où on est nés.

Ce qui touche au pétrole est forcément infect :

Et donc, ceux qui l’amènent, on les tient pour suspects.

Dans les ports, on nous parque où on nous voit le moins,

Et de nous bien cacher, on prend le plus grand soin.

 

Alors, consommateurs et vous, écologistes,

Vos critiques éteignez. Sachez que si j’existe,

C’est que sans moi vous êtes accablés, démunis,

Et que l’affreux mazout n’est pas votre ennemi.

D’accord, adorez-les, vos seigneurs conteneurs;

Mais de vos pétroliers respectez le labeur !

C’est donc culturellement que j’ai mes élégances,

Qui ne méritent pas de telles pénitences ….

Pitié pour le pétrole et ceux qui le transportent,

Encor un bon moment, il faut qu’on les supporte.

 Vingt ans, trente ans ou plus ? Qu’importe l’échéance ;

On sait que l’énergie aura ses alternances.

Des gros super tankers, on pourra se passer

Vers d’autres horizons, ils iront se cacher !

Certains iront tout droit au démantèlement,

D’autres espèreront un nouveau chargement,

Pendant que dans les ports, les porte conteneurs

En seigneurs de la mer, prendront l’air supérieur. 

Alors, au glorieux jour où le crude tari,

On n’aura plus besoin de ce vieux brut honni,

C’est peut être de vin que mes cuves iront pleines …

Ou encor d’eau bénite ? Ainsi soit-il. Amen.

 

 

Courbus Line

De Givrins


 
Ciel, mer... De brume mélangés
Paradis, labyrinthe silencieux
Homme suit sa route
Indiquant aux « comme lui »
Corne de brume
Sa présence, là maintenant
Fausse immobilité
Dont seul témoigne
Le sillon traceur... Du sillage
Esquissé, effacé


On ne se perd pas sans raison
Homme le sait
Dans cette brume paradis
Homme a peur
Homme jouit de cette peur
Celle d'Enfant
Allumer, ne pas allumer
Enfant reste dans le noir
Homme reste dans le blanc
Brume paradis
Être là sans y être
Entouré du Monde

Le voyage est long
Pour celui qui ne sait pas
D'où il vient
Balises incertaines
Absence d'amers
Regarder en arrière
Pour !... Quoi faire ?
Soleil indifférent
Aux tourments de l'âme
D'Homme en voyage
Si seulement les étoiles de mer
Lui montraient le chemin vers...


On nait peu de chose
Entre Terre et terre
Et Homme sur la mer
A des houles de coeur
Une vague en avant
Deux vagues en arrière
Garder le cap
Homme voudrait bien
Un point dans le ciel
L'accrocher du regard
Le tutoyer, l'insulter
Océane complicité

Ils lui remontent des profondeurs
Écument et hurlent dans sa tête.
Mal de mots ?
Homme est submergé
Les pleins et déliés des mots de mer
Résonnent dans la brume
Voix intérieure, voie navigable...
Toute vérité n'est pas bonne à croiser
Coup de barre, l'éviter ?
Passer au large ou à travers
Se méfier des courants
Faux amis, faux amers


Seul maître à bord...
Homme se ressaisit
Il éclate de rire
Se rit de lui même si
Reine des océans
Brise Marine
Mène la barque
Homme prend un ris
La vérité est dans la lente heure
Le temps coule le long de la coque
L'espace gonfle la voile
Mot à maux

Faire corps
Ne faire qu'un avec l'univers
Se fondre en lui
Le respirer à plein poumon
« Tant que le vent soufflera,
je repartira... »
Ouvrir les bras, en grand
Les yeux, la gueule...
Croquer le vent à pleines dents
Une belle tranche d'océan
Tartiner de vent demi sel
En attendant le ciel laiteux


Homme le sent
Terre, terre
Ne jamais se défaire
De la certitude du doute
Homme la sent
Sous la quille
Elle n'a plus la même couleur
Elle ne chante plus
de la même manière
Mer, mère, femme
Terre mère
Et la brume paradis

Sacrée brume, en sortir
Homme le sait, il ne peut rien
Elle disparaîtra d'un coup
Ou partira en lambeaux
Révélant un ciel, une terre, un infini
Roi des océans
Homme poursuivra
Encore, toujours
Juste pour savoir si
La Terre est Monde
Sa ligne courbe

 

30 décembre 2013

 

 

 

 

 

 

Retour à l'accueil