Carte blanche à Régis Gardien, professeur de philosophie.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour préparer cette soirée, Régis Gardien a souhaité nous proposer une règle du jeu.
Il s’agissait d’évoquer ce que l’on pourrait nommer nos premiers frissons de lecture,
et de rechercher des textes qui nous ont profondément touchés, dans le cadre d’une
lecture
personnelle, faite pendant l’enfance.
C’est en ces termes qu’il nous a invités à participer à la soirée : parler de l’enfance,
et parler de lecture. C’est le privilège de la lecture que d’entrer dans l’intime sans
aucune gêne. En parlant de lecture, on sait très bien que l’on va parler de soi mais
sans gêne.
Il est remarquable que la lecture soit généralement un acte très valorisé par la
plupart des parents du monde, alors même que c’est par elle que les enfants
échappent aux parents.
Nos premières lectures nous font découvrir, prendre conscience de ce que c’est que
lire.
Régis a souhaité donner trois grands axes à la soirée :


1- Découverte des mots : plaisir des mots et de la langue.
2-Initiation « morale » : manière de penser la vie, le bien et le mal.
3-Approche psychanalytique.
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1-Découverte des mots : plaisir des mots et de la langue.


Pour Régis, un des premiers grands plaisirs de lecture a été celui de la découverte et
de l’utilisation de livres-disques, très adaptés à la période de l’apprentissage. Très
jeune, avant l’école, un gros volume illustré des
Fables de La Fontaine a été une
source inépuisable de bonheurs. L’épaisseur du volume n’est pas un problème, il
contient beaucoup de fables, beaucoup de mots inconnus à découvrir, et de
nombreuses illustrations. Les mots inconnus des enfants, qui sont nombreux dans les
fables, ne sont pas des obstacles mais des promesses qu’il y a quelque chose de neuf
à goûter.
Par exemple, la fable suivante étant la première présentée dans l’album, sera lue
maintes fois sans tout comprendre mais avec une fascination particulière pour les
passages mystérieux (soulignés)


Les Voleurs et l'Âne.
Pour un Âne enlevé deux Voleurs se battaient :
L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.
Tandis que coups de poing trottaient,
Et que nos champions songeaient à se défendre,
Arrive un troisième Larron
Qui saisit Maître Aliboron.
L'Âne, c'est quelquefois une pauvre province :
Les Voleurs sont tel ou tel prince,
Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.
Au lieu de deux j'en ai rencontré trois :

Il est assez de cette marchandise.
De nul d'eux n'est souvent la province conquise:
Un quart Voleur survient, qui les accorde net
En se saisissant du Baudet.


passages répétés et connus par cœur pour le plaisir du son et le mystère sousjacent.
Puis, ont été évoqués par divers participants à la soirée :


Oui-Oui et le taxi jaune
pour le défi et le bonheur de l’exploit technique : réussir à lire un livre entier pour la
première fois laisse un souvenir puissant, quel que soit le livre.
pour l’heureuse surprise de se laisser emporter par une histoire.
pour la fierté d’appartenir au monde des grands, la communauté de ceux qui savent
lire.


Tintin
Les souvenirs de premières lectures sont émotionnellement très marqués et ne sont
jamais évoqués hors contexte. On va se rappeler du bibliobus que l’on fréquentait,
du rayon livres du grand magasin où les parents nous retrouvaient après avoir fait
leurs courses, des frères et sœurs, cousins cousines avec qui les lectures étaient
partagées, des lectures de bonne santé ou de maladie (les livres accompagnent les
alitements forcés, un peu à la manière des chats…)
Revenons à Tintin, et à cette évocation d’une bulle difficile à déchiffrer dans l’un des
albums, par une petite fille en apprentissage, se sentant fatiguée, et confrontée à un
mot particulièrement ardu : le mot
scarlatine. Mais voilà qu’elle réussit, se sent fière,
et … fatiguée. Le lendemain matin de grosses plaques rouges sur tout le corps seront

montrées au médecin qui diagnostiquera une scarlatine. Comment à cet âge-là, ne
pas croire au pouvoir magique des mots ?


Barbe-bleue
Là aussi, l’évocation du conte est intimement liée au contexte géographique et
familial. Dans un petit village isolé, dans lequel le père met constamment en garde
les quatre petites filles contre les mauvaises rencontres et la violence possible, la
lecture de Barbe-Bleue prend une dimension particulière et une résonnance
profonde. Le tout rehaussé par la musique du leitmotiv qui rythme le conte.


Le Petit Poucet, ou comment devenir féministe à 4 ans. Une enfant peut-elle
supporter l’injustice dévastatrice de cette histoire dans laquelle la ruse du petit
garçon fait égorger sept petites filles ?


Comment faire quand on est un enfant à l’esprit curieux et qu’il n’y a pas, ou très
peu de livres à la maison ? Eh bien on peut se nourrir d’un livre de classe,
appartenant au père, mais pas vraiment destiné aux premières lectures. Tel ce traité
des
Sciences de l’Art et de l’Industrie, riche de chapitres variés traitant
notamment d’astronomie : un passage décrivant une éclipse nous a été lu, plein de
cette sorte de poésie rendue par un vocabulaire spécifique et foisonnant. Et même si
ce niveau de langue n’est pas très accessible à l’enfant, il saura le lire dans la
confiance de le comprendre plus tard. A noter également que cette lecture atypique
se vit par l’enfant comme un lien au père, détenteur de cet unique ouvrage. Au
rayon des lectures atypiques, la découverte d’un livre en latin : un monde nouveau
s’ouvre, un autre univers, totalement extérieur au milieu familial.


Souvenirs également de découvertes de textes par l’appareil de radiocassettes,
habituellement installé dans le salon familial, mais redirigé vers la chambre enfantine
en cas d’alitement forcé pour cause de maladie.
Alice au Pays des Merveilles,
Casimir, Le Petit Prince par Gérard Philippe, seront découverts de cette façon-là,
et procureront à la fois plaisir de l’accès à « autre chose », évasion merveilleuse et
consolation face à la maladie.


Après la lecture d’un extrait du Petit Prince, (la rencontre avec le renard), Régis fait
remarquer qu’Antoine de Saint –Exupéry avait clairement
l’intention d’initier les
enfants, et que c’est très certainement ce qui explique le succès ininterrompu de ce
livre: les enfants sentent bien qu’on veut leur faire passer un message important, et
qui est reçu. On se trouve ici dans l’initiation morale ce qui nous fait une transition
parfaite avec le chapitre suivant :


2-Initiation « morale » : manière de penser la vie, le bien et le mal.


Entre l’âge de 6 et de 9 ans, Régis a lu la Comtesse de Ségur. Depuis longtemps, on
entend dire qu’on ne lit plus la Comtesse de Ségur. Or, c’est faux.


Issu d’une double éducation, catholique par son père et anticléricale par sa mère,
Régis a trouvé beaucoup d’intérêt à la lecture de
Après la pluie, le beau temps ou
Un bon petit diable.


Ces romans se veulent édifiants, écrits dans le but de participer à une éducation
catholique, mais il se révèle bien autre chose. Ils traitent souvent de l’injustice
(personnage de Ramoramor dans
Après la pluie, le beau temps, homme noir
injustement accusé de vol), de l’ambiguïté, du bien et du mal, de la complexité des
relations humaines. La Comtesse de Ségur dépeint un monde infernal dans lequel la
bonté se paie très cher.


Dans Un bon petit diable, on découvre rapidement que le diable n’est pas celui
que le titre nous indique, mais l’horrible Mrs Mac Miche, possédée par une avarice
sordide, et bourreau de l’enfant dont elle a la charge. Celui-ci saura trouver refuge
auprès de Juliette, sa cousine aveugle, qui jouera auprès de lui un rôle d’ange
gardien. L’enfant devra sa survie aux conseils avisés de Juliette qui lui apprendra la
douceur et la patience. Mais aussi à ses ruses répétées, préparées et vécues comme
des exutoires. Un enfant martyr éduqué par le diable, sauvé par une figure
angélique. C’est le roman d’une initiation, la traversée de l’enfer par un enfant porté
par les valeurs chrétiennes.


Un autre roman de la Comtesse de Ségur a également été évoqué : Les malheurs
de Sophie,
roman qui a laissé des souvenirs forts chez beaucoup d’entre nous si l’on
en juge par le nombre de réactions.


David Copperfield. Dans ce roman de Charles Dickens, le héros, un enfant orphelin
de père, n’a rien d’héroïque. Il est juste un enfant ordinaire, confronté à une vie
difficile, et c’est cela qui a marqué ce lecteur dans son enfance. Là aussi on retrouve
la complexité des personnages, souvent ambigus, non caricaturaux. L’enfant lecteur
se sent en empathie avec le personnage aux prises avec une réalité envahissante, et
peut se projeter, affronter ses propres peurs, comparer son quotidien à celui évoqué
dans le roman.


Sans famille. Écrit en 1878 par Hector Malot, le roman met en scène un enfant
perdu, vendu par ses parents adoptifs à un saltimbanque qui l’entraîne dans de
nombreuses aventures. Il aborde des thèmes majeurs, la vie, la mort, l’amitié,
l’amour, la misère, la solidarité. Dans cette histoire non-conventionnelle, le héros se
reconstruit, guidé par son intuition, sachant s’entourer de personnes bienveillantes.
Le roman traite de la peur fondamentale de l’enfance : comment survivre à la

solitude, à l’abandon, comment peut-on surmonter d’être sans famille ? Roman
initiatique par excellence.


Jane Eyre, un des grands favoris. La discussion autour de son évocation a montré
que selon les lecteurs, selon l’âge auquel on l’a lu, le roman n’a pas laissé les mêmes
souvenirs ni les mêmes impressions : telle lectrice retiendra plutôt la lutte
d’émancipation de la jeune fille pauvre, telle autre l’histoire d’amour.


Réflexions entendues, un peu en vrac :


-persistance des souvenirs : pourquoi ces trois vers sont-ils toujours gravés dans la
mémoire ? Ou les paroles de telle chanson ?


-difficulté de terminer une lecture : il arrive parfois que le lecteur ralentisse le rythme
de sa lecture pour retarder le moment de sortir de l’histoire, de l’émotion ressentie,
de la proximité avec le personnage.


-sevrage après une lecture intense, impossibilité de prendre un autre livre.


-dans l’enfance, tous les textes sont au même niveau. Besoin d’être nourri, recherche
de l’enthousiasme, de l’éblouissement que l’on est libre de partager ou non. Attente
impatiente de la rentrée scolaire pour avoir de nouveaux livres (le « livre de lecture »
de l’école primaire)


3-Une approche « psychanalytique »


Tout peut servir quand on est enfant. Y compris des textes de piètre qualité.
Exemple de la série des
Fantômette, qui propose dans un cadre rassurant une
même histoire déclinée à l’infini, mettant en scène un univers féminin paradoxal (une
jeune fille d’âge indéterminé, Françoise Dupont alias Fantômette, image de la
perfection et ses deux amies stéréotypées (la distraite et la boulotte)).


La question qui se pose : qu’est-ce qui pouvait bien plaire là-dedans ?


Pour Régis, issu d’une famille de garçons, cet univers féminin avait de quoi intriguer
et attirer. La relecture à l’âge adulte apporte quelques pistes : où l’on se rend
compte qu’un certain nombre de scènes aventureuses pourraient passer pour une
initiation au sadisme (dans
Fantômette et le hibou, l’héroïne captive manque de
périr broyée dans un moulin à eau pendant qu’elle est liée et que l’eau monte …)
D’autre part, et c’est là qu’une interprétation psychanalytique pourrait se révéler
pertinente, les trois amies ont mis au point une sorte de code tenant du rébus sans
image (!) afin de communiquer secrètement. Exemple p 107 dans
Les exploits de
Fantômette
:


le message à faire secrètement passer est le suivant : Fantômette est venue
et avec le code secret élaboré par les trois amies suivant le principe du rébus sans
image, cela donne :
Fente omelette Ève nue. Et c’est là que Freud intervient.


Diverses interventions pour conclure


chocs de lecture : Le grand Meaulnes, d’Alain-Fournier


La parure, Aux champs, deux nouvelles de Maupassant


La série des Garfield, de Jim Davis, pour le plaisir de mémoriser les gags


Découverte du premier livre de cuisine, lire pour faire


Un autocar grand comme le monde, de Johannes Mario Simmel


Maroussia, de Marko Vovtchok écrit en 1871. Il s’agit du récit patriotique de la lutte
ukrainienne contre l’envahisseur ennemi raconté via le personnage de l'attachante
petite Maroussia, héroïne extraordinaire, qui vit des aventures très dures en temps
de guerre.

Beaucoup de participants avaient encore nombre de souvenirs de lectures
marquantes à partager, mais n’ont pu le faire faute de temps : il a bien fallu terminer
la soirée… Les souvenirs des uns ayant nourri les souvenirs des autres, cela a donné
lieu à des interventions non prévues, des échanges très vivants et pas mal d’émotion
partagée.
Un grand merci à Régis Gardien pour avoir provoqué et favorisé
ces échanges !


Rendez-vous le 8 juin prochain pour une rencontre exceptionnelle avec
Serge Joncour
.
(Brit’hôtel le Galion, nouveaux gérants)


Bien amicalement,


Corinne Dirmeikis
 

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