Compte rendu du grignotage du 28 avril 2016

Compte rendu du grignotage littéraire des Escales de Binic

28 avril 2016, le Neptune, Binic

Invité : François Perche

Auteur de nombreux recueils de poèmes, pièces de théâtre, romans, essais, François Perche n’en est pas pour autant très connu du grand public. Grâce à Mérédith Le Dez qui avait offert un certain nombre d’exemplaires des deux titres publiés aux éditions MLD, les participants aux grignotages avaient pu commencer à entrer dans l’œuvre de l’auteur et, la curiosité aidant, nombreux sont ceux qui se sont inscrits à la soirée du 28 avril. Bien leur en a pris, car si j’en juge par les retours que j’ai entendus, la rencontre a été fertile : beaucoup de moments forts, de lectures marquantes, d’échanges très vivants.

J’écris pour écouter, j’écris pour voyager, j’écoute et je voyage pour écrire.

Je passe sans cesse d’une rive à l’autre.

J’essaie, avec des mots simples, de me souvenir des enchantements de voix et d’aubes perdues, pour retrouver l’homme, là-bas, qui n’a jamais fini.

(extrait d’un autoportrait paru dans L’Oreille du libraire, HB Éditions)

Il a beaucoup été question, en début de soirée, de Je suis la vieille dame du libraire, publié une première fois en 1992, plusieurs fois réédité depuis (éditions Paupières de terre, en poche) adapté pour le théâtre à plusieurs reprises.

François Perche a longtemps été libraire à Paris, et accueillait dans sa librairie toutes sortes de personnes (personnages ?), condensé d’humanité, qui ont nourri son inspiration. Et notamment cette vieille dame qui profitait de son oreille empathique pour déverser sur lui des flots de paroles, logorrhée brute et interminable n’offrant aucun filtre entre la pensée et le verbe. Afin de se débarrasser de la fatigue engendrée par la situation récurrente, François Perche a choisi d’en faire un matériau d’écriture. Le résultat se lit d’un trait, dans une sorte d’apnée vertigineuse, nous entraînant dans l’esprit complexe et attachant du personnage, alternant la pure comédie et les moments poignants, parcourant la vie présente et passée du personnage bien sûr transcendé par le travail de l’écrivain. On y trouve grandeur, roublardise, jalousie, manipulation, tragédie, solitude, joie légère ou émotion déchirante.

Dans L’Oreille du libraire, nous allons retrouver cette vieille dame mais elle sera mêlée à de nombreuses autres voix : à la manière d’un chœur, avec solistes et musiciens, les différents personnages y compris le libraire, vont jouer une sorte de partition donnant à entendre des souvenirs lointains, lumineux ou redoutables, des tranches de vie de passants sortis de romans, paumés magnifiques, stagiaires épiques, vieillards solitaires, patients dévastés par leur passage en HP et qui hurlent leur haine des psychiatres, ou encore souvenirs imprimés de toute éternité par la magie des odeurs, des saveurs, des visages aimés. Un roman partition, un roman labyrinthe dans lequel on entend tous les murmures du monde. Vous y rencontrerez la figure tutélaire de Samuel Beckett, vous saurez dans quel arbre se trouve l’âme de Paul Éluard.

Écrire, dit François Perche, c’est comme se trouver devant une immensité où grouillent de fulgurantes images, des paroles égarées, des lambeaux de vie, qui flottent, à la dérive. L’écriture, c’est le temps, c’est la vie. L’écriture abolit le temps.

Avec Un Long Chemin, (HB Éditions) François Perche trouve le courage de transcender les souvenirs traumatiques de la guerre d’Algérie dans une langue poétique, imprégnée des couleurs et des odeurs méditerranéennes, qui n’occulte rien de la violence et de la sauvagerie de l’expérience vécue là-bas. Mots tus trop longtemps car impossibles à prononcer ou même à écrire, ici enfin révélés par la médiation d’une photo d’enfance retrouvée qui va jouer un rôle de déclencheur. Ce souvenir d’enfance lumineux sera le lien avec la vie qui accompagnera l’auteur tout au long de la guerre comme un talisman qui aide à traverser l’insupportable.

Publiés plus récemment aux éditions MLD (2009 et 2010), Triaise et Les petites filles de mon enfance ne clignent pas les yeux ont été évoqués avec précision par les participants qui, pour beaucoup, avaient pu les lire avant la rencontre de ce soir.

Beaucoup de questions sur le personnage de Triaise, jeune fille ramenée de Turquie par Saint Hilaire de Poitiers dans le courant du IVème siècle, et qui a vécu une vie de recluse pour l’amour de Dieu, ou de son mentor Saint Hilaire. Une vie de solitude, de silence, de privations et de mortifications, une vie livrée à la sauvagerie d’un temps barbare : matériau d’écriture très riche pour François Perche qui fait revivre le personnage d’une façon particulièrement sensible.

Dans Les petites filles de mon enfance ne clignent pas les yeux, ainsi que l’a fait remarquer une participante, il est beaucoup question d’écriture. L’écrivain y parle de sa voisine d’en face qui, bien qu’insignifiante peut jouer un rôle essentiel de déclencheur du processus d’écriture (chapitre 1), revient sur des souvenirs d’enfance fondateurs ramenés à la surface grâce à la dynamique induite par le dit processus réenclenché (chapitre 2), se joue (et se réjouit) des situations les plus absurdes dans un texte kafkaïen à la drôlerie communicative : pur plaisir des mots, du jeu, de la situation (chapitre 3), et revient à la voisine d’en face dans le chapitre final. Où l’on comprend mieux les enjeux profonds du retour à l’écriture, sa raison, le drame sous-tendu avec beaucoup de pudeur mais cependant beaucoup de précision, les circonstances de l’éloignement de l’écriture et la nécessité vitale de la retrouver. Dans sa forme circulaire, tout le livre s’inscrit ainsi dans un parcours de vie et d’écriture.

Je suis heureux d’avoir remis le moteur en marche. J’ai maintenant une image claire du monde dans lequel je vis. Je suis prêt à répondre à l’appel des mots.

Pour terminer la soirée, après avoir fait lecture d’un certain nombre d’extraits marquants des ouvrages cités, François Perche a choisi de lire quelques-uns de ses poèmes écrits à l’occasion de plusieurs voyages faits dans la province mexicaine du Chiapas, au cours desquels il a eu l’occasion de rencontrer des poètes indiens. Des textes de ces poètes indiens ont été également lus à ce moment-là.

Ainsi que je le faisais remarquer en début de soirée, l’attention que François Perche porte aux plus humbles, aux sans-voix, est une des données essentielles de son travail. Je pourrais également citer Portraits de mémoire, dans lesquels François Perche prête son oreille attentive et donne la parole aux laissés pour compte de la société, résidents de foyers pour travailleurs immigrés ou femmes en rupture familiale. Ou encore L’Abaissé : 1848, la plume et la barricade, véritable cri de rage mais en même temps outil pédagogique bienvenu afin de redonner vie à une révolution populaire plutôt méconnue, avec ses protagonistes les plus marquants et les principaux faits remis en mémoire.

Si tous les ouvrages de François Perche n’ont bien sûr pas pu être évoqués au cours de cette soirée, le tour d’horizon n’en a pas moins été très riche, offrant ainsi une large porte d’accès à son œuvre.

Un grand merci à François Perche pour s’être prêté au jeu de nos grignotages avec une belle générosité, à nos hôtes du Neptune qui nous accueillent toujours aussi chaleureusement, et à tous les participants pour la qualité de leur écoute et de leurs interventions.

Prochain rendez-vous le 19 mai au Brit’hotel pour une rencontre avec Marie Sizun.

Corinne Dirmeikis

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