Compte rendu du grignotage littéraire du 17 décembre 2015, au Neptune

Thème du jour : la nouvelle, un genre à redécouvrir

En préambule à la soirée, j’ai proposé quelques traits spécifiques au genre, tels qu’on les propose aux étudiants ou aux nouvellistes débutants :

Une nouvelle possède plusieurs caractéristiques qui poussent à sa brièveté.

 Contrairement au roman, elle est centrée sur un seul événement.

 Les personnages sont peu nombreux et sont moins développés que dans le roman.

 La fin est souvent inattendue, et prend la forme d'une « chute » parfois longue de quelques lignes seulement.

Il va sans dire que la grande variété des nouvelles publiées met à mal cette approche quelque peu formatée.

Charles Baudelaire, traducteur de Edgar Allan Poe, a proposé cette analyse de la nouvelle : « Elle a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue. L’artiste, s’il est habile, n’accommodera pas ses pensées aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus propres à amener l’effet voulu. Si la première phrase n’est pas écrite en vue de préparer cette impression finale, l’œuvre est manquée dès le début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le dessein prémédité. »

Robert Blondel, auteur d’une trilogie de romans historiques et d’un recueil de nouvelles, était bien placé pour nous parler de la différence d’approche dans ces genres si différents. Robert a souscrit à l’analyse de Baudelaire précédemment citée, puis a comparé l’écriture d’une nouvelle à celle d’une chanson en faisant référence aux chansons-histoires telles que Jacques Brel ou Barbara ont pu en écrire.

Pour débuter les échanges, Richard Zenou avait préparé un petit topo sur Jorge Luis Borges, célèbre auteur argentin né en 1899 et mort en 1986.

Borges est l’auteur d’une œuvre immense, poésie, romans, nouvelles, essais. Richard a choisi de nous parler de trois recueils de nouvelles : L’Auteur et autres textes, L’Aleph, et Le Livre de sable, métaphore sur le temps et l’infinitude. Dans les nouvelles de Borges, le récit est condensé autour de fulgurances poétiques. Ses thèmes de prédilection, souvent imbriqués les uns dans les autres sont : le temps qui passe, le rêve et la réalité, le bien et le mal, la vie et la mort, l’aveuglement, le miroir, le même et l’autre….

Il en résulte une œuvre axée sur des questionnements à la fois métaphysiques, existentiels, théologiques, dont la dimension fantastique a pu faire dire que Borges faisait partie des précurseurs de ce courant littéraire nommé réalisme magique.

Marie-Paule Jalet a pris la suite pour nous présenter un recueil de Jacques Sternberg, 300 contes pour solde de tout compte, dont elle nous a lu quelques textes d’un format très court : Jacques Sternberg (1923-2006) romancier, pamphlétaire, essayiste, est l’auteur de très nombreux contes et nouvelles, souvent à tonalité fantastique. Il a été associé à Roland Topor, Fernando Arrabal et Alejandro Jodorovsky pour la création du mouvement Panique.

Aimée Arros a présenté l’œuvre d’Emmanuelle Cart-Tanneur, lauréate d’un prix au concours de la nouvelle maritime des Escales de Binic (édition 2011) pour une nouvelle à l’humour grinçant, intitulée La dérive des incontinents. Aimée a notamment évoqué deux recueils de nouvelles : Ça va mal finir et Et dans ses veines coulait la Seine. Aimée apprécie particulièrement son inspiration qui puise dans la vie quotidienne, un don d’observation remarquable et un humour qui transcende les situations les plus noires.

Vincent Larnicol a présenté trois plaquettes qu’il vient de faire paraître, chacune contenant une de ses nouvelles, et nous a lu un inédit : Un amour à l’amiable, un texte à son image plein de vie et de fantaisie.

Mérédith Le Dez a choisi de présenter un de ses auteurs fétiches, le Japonais Junichirô Tanizaki (1886-1965) auteur de romans, de pièces de théâtre, d’essais (notamment le très remarquable Éloge de l’ombre), de nouvelles puisant dans un répertoire issu de la tradition japonaise avec métamorphoses, imagerie liée aux samouraïs et à la chevalerie. Elle nous a lu un extrait d’une nouvelle écrite en 1916 Visions d’un lit de douleurs dans laquelle l’auteur décrit les effets d’une rage de dents avec une telle imagination poétique que la douleur est sublimée dans une suite d’explosions florales, à chaque dent sa fleur, et qui donnerait presque envie d’expérimenter ladite rage de dents.

Françoise Gehannin a présenté Katherine Mansfield (1888-1923), femme libre, morte de la tuberculose à l’âge de 34 ans. Virginia Woolf admirait profondément son style et éprouvait même une forme de jalousie pour la « vibration » de son écriture. Katherine Mansfield est l’auteur d’un journal, de recueils de poèmes et de nouvelles, inspirée tout autant par ses expériences familiales que par ses nombreux voyages.

Paul Dirmeikis a choisi de nous faire partager sa découverte de l’auteur israélien Etgar Keret né en 1967. Auteur de nouvelles courtes caractérisées par un humour noir souvent à la limite du fantastique, Keret est aussi scénariste pour la BD et le cinéma. Paul a lu quelques courts extraits du recueil Crise d’asthme, à chaque fois des débuts de nouvelles pour nous faire apprécier l’originalité du ton et de l’inspiration d’Etgar Keret.

Danièle Pallec est venue avec un recueil de Nouvelles de Bretagne, rassemblant les lauréats d’un concours sur le sujet : Libraires, librairies et nous a lu un extrait d’un texte de Bernard Trebaol.

Elisabeth Hello a parlé d’Alice Monro, auteur canadienne, prix Nobel de littérature 2013, et de son recueil Fugitives dont elle nous a vanté l’écriture féroce.

Catherine Kembellec a commencé son intervention en faisant écho aux propos de Robert Blondel avec cette citation de Leny Escudero : « Pour écrire une bonne chanson, il faut savoir sacrifier un roman. » Puis, Catherine a évoqué trois de ses nouvelles favorites : Quand Angèle fut seule, de Pascal Mérigeau, Un gentil petit bled, de Sophie Cathala et une de Roald Dahl, extraite de Coup de gigot et autres histoires à faire peur.

Pour conclure la soirée, Françoise Gehannin a présenté son coup de cœur hors thème du jour et a choisi d’évoquer Boualem Sansal, dont le livre 2084, la fin du monde décrivant un monde sous l’emprise totalitaire de fanatiques religieux a été unanimement reconnu comme une œuvre majeure.

La soirée étant bien avancée, je n’ai pas sorti de mon sac les maîtres de la nouvelle américaine que j’avais emportés, je vais donc me contenter de les citer ici : il s’agit bien sûr de Raymond Carver dont le nom vous est familier, et aussi John Cheever beaucoup moins connu, mais tout aussi remarquable : découvrez Déjeuner de famille, vous serez conquis.

Un grand merci à tous pour cette soirée de partage littéraire et rendez-vous le 14 janvier au Brit’hotel en présence d’Alain Le Flohic pour une rencontre autour des nouvelles tendances de la littérature policière.

Corinne Dirmeikis

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