Compte rendu du grignotage littéraire  du 14 janvier 2016

Brithotel – Binic

Invité : Alain Le Flohic, président de l’association « Fureur du Noir »

Thème de la soirée : nouvelles tendances de la littérature policière.

Pour démarrer cette soirée, Alain Le Flohic nous a proposé de faire un tour de table de nos différentes approches de la littérature policière. Que lisons-nous qui se rapporte à ce genre ?

S’en est suivi une sorte de mini-catalogue instantané, reprenant nos expériences dans ce domaine, que nous soyons des lecteurs assidus, occasionnels, ou se croyant réfractaires au genre.

Les participants de ce soir ont cité des grands classiques, des auteurs contemporains, français et étrangers parmi lesquels j’ai pu noter (en vrac …) : Sir Arthur Conan Doyle, Maurice Leblanc, Robert Van Gulik, Agatha Christie, Georges Simenon, Elisabeth Georges, certains grands auteurs du roman noir américain des années 40, Frédéric Dard, Patricia Highsmith, Patrick Bard, Fred Vargas, Dominique Manotti, Henning Mankell, Arnaldur Indridasson, Tony Hillerman, Harry Kemelman, Pascal Dessaint, René Coetmeur, Bruno Ségalotti, Jean-Bernard Pouy, Bernard Minier, Caryl Férey, Joël Dicker, James Ellroy, Anthony Horowitz, Harlan Coben, Ken Follet, P.D. James, Peter May.…

Le roman noir, le polar ont longtemps été catalogués comme « mauvais genre ». Mais il est vite apparu que c’était une littérature apte à parler de la vraie vie et qui, par-delà le classique roman à énigme (Agatha Christie), était la plus à même de détailler tous les ressorts de la société, ses travers, ses incohérences et ses manques. Le roman noir ne s’arrête pas à découvrir qui à commis le crime, mais va chercher à déterminer pourquoi le crime a été commis.

Alain a présenté ensuite Claude Mesplède, critique et historien de la littérature policière française et étrangère et nous a conseillé la lecture de son ouvrage de référence : Dictionnaire des littératures policières, qui en explore la richesse (dictionnaire : donc entrées par auteur, mais aussi par thème ou mot-clé). Claude Mesplède a aussi écrit, entre autres, un roman dans la série du Poulpe, Le Cantique des cantines.

Alain nous a rappelé que la collection emblématique Série Noire est née après 1945 à une époque où il y avait un fort désir d’Amérique que ce soit au niveau du cinéma ou du polar. Après la guerre, beaucoup d’auteurs français ont écrit sous des pseudonymes américains (Boris Vian : Vernon Sullivan)

Autre importante collection dédiée au roman noir : Rivages/noir

Pour aller un peu vite, on pourrait dire qu'entre la fin de la dernière guerre mondiale et 1968, les auteurs français de littérature policière se sont laissé influencer par leurs homologues américains. Puis, une nouvelle génération d’auteurs a vu le jour qui a su se dégager de ces codes pour inventer une « école » spécifiquement française avec des personnalités comme Jean-Claude Izzo, Jean-Patrick Manchette, Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, Daniel Pennac, Dominique Manotti… Fermement engagés à gauche, voire extrême-gauche, ces romanciers pionniers dénoncent avec virulence et parfois beaucoup d’humour (Pouy) les dérives sociétales et leurs ravages.

Petit arrêt sur Jean-Bernard Pouy : c’est avec Serge Quadruppani et Patrick Raynal qu’il va créer le Poulpe, une série de romans noirs construits autour d’une structure déterminée au préalable (bible), mettant en scène un personnage récurrent : Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, personnage libertaire et populaire élaboré par opposition au Prince SAS de Gérard de Villiers. Premier opus écrit par Pouy : La petite écuyère a cafté.

Jean-Bernard Pouy se revendique de L’OULIPOPO, dans la veine de Raymond Queneau et de son OUvroir de LIttératures POtentielles : il y rajoute le PO de POlicière. Logiquement, il y a chez lui cette forte coloration humoristique et ce goût de travailler sous une contrainte (bible du Poulpe, par exemple) qui caractérisent les auteurs issus de l’OULIPO.

Contre l’image de mauvais genre qui a pu coller aux pages de la littérature policière, ces auteurs affichent un esprit de famille, une volonté d’aller vers leurs lecteurs, un désir de partager qui trouve souvent son origine dans le militantisme politique ou syndical.

On constate de plus en plus que les collections de polar s’intègrent à la littérature générale. L’époque du « mauvais genre » est révolue, le polar est reconnu, étudié, comme une branche extrêmement vivante et variée de la littérature. Il existe en France de très nombreux salons dédiés à la littérature policière.

Notons également que la distinction que l’on pourrait faire entre roman noir et roman policier (le roman noir : vecteur privilégié des ambiances sombres et lourdes, plus à même de dénoncer les injustices, les zones d’ombre de la société / le roman policier : enquête résolue, justice rendue, coupable en prison) est de plus en plus délicate à opérer tant il est vrai que de nombreux auteurs réussissent à mêler l’excitation d’une enquête bien menée à la dénonciation de faits scandaleux. C’est aussi cette littérature qui va nous offrir une porte d’entrée sur des milieux sociaux, des pays, des peuples qui nous sont « étrangers ». Je pense à Tony Hillerman qui nous fait découvrir le peuple Navajo sans rien édulcorer de l’incroyable complexité des relations sociales qui le régissent, à Harry Kemelman dont le détective récurrent est un rabbin, à Henning Mankell qui nous a permis de suivre tant d’enquêtes, autant de prétextes à mieux comprendre la société suédoise et le parcours humain de son commissaire Kurt Wallander, à Michael Connelly qui nous plonge dans les sombres recoins de Los Angeles, à Robert Van Gulik dont le juge Ti nous transporte dans la Chine du VIIe siècle ; la liste est longue.

Alain a également évoqué le rôle de précurseur de Jean-Patrick Manchette, auteur et théoricien du néo-polar français, ainsi que celui, toujours, de Jean-Bernard Pouy pour Une brève histoire du roman noir dans lequel il se livre à un jeu de classification des auteurs (les « aiguilleurs », les « allumés », les « étoiles filantes », les « forcenés »…)

Pour conclure, la littérature noire dans son étonnante diversité nous offre autant de clés pour approcher une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons.

La soirée s’est terminée par une belle liste de conseils de lecture, romans favoris puisés dans le grand bac de livres qu’Alain avait apportés avec lui :

Marc Villard

Corvette de nuit. Bonjour, je suis ton nouvel ami. Éditions L’Atalante

Franck Bouysse

Plateau. Éditions La manufacture des livres

Jean-Claude Izzo

Les marins perdus. La trilogie marseillaise : Total Kheops, Fabio Montale, Solea

Éditions Gallimard Série Noire

Patrick Delperdange

Si tous les dieux nous abandonnent. Éditions Gallimard Série Noire

Elena Piacentini

Des forêts et des âmes. Éditions Au-delà du raisonnable

Hervé Le Corre

Après la guerre. Éditions Rivages/ thriller

Marin Ledun

Les visages écrasés. Éditions du Seuil

Pascal Dessaint

Le chemin s’arrêtera là. Éditions Rivages / thriller

Patrick Bard

Un chato en Espagne (série Le Poulpe). Éditions Baleine

Craig Johnson

Pour la série de romans consacrés à Walt Longmire. Éditions Gallmeister

Elsa Marpeau

L’expatriée. Éditions Folio Policier

Dominique Manotti

Sombre sentier. Éditions du Seuil policier

Caryl Férey

Zulu. Mapuche. Éditions Folio policier

Et enfin, deux blogs : K libre et Fondu au noir, et une revue : 813

Un grand merci à tous, nombreux, fidèles et attentifs.

Et bien sûr, un merci tout particulier à Alain Le Flohic pour nous avoir fait partager sa passion du noir et offert de nombreuses pistes à explorer.

Prochain rendez-vous le 25 février au Nord-Sud pour une soirée consacrée aux auteurs invités au festival des Escales de Binic 2016.

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