COMPTE RENDU DU GRIGNOTAGE LITTERAIRE DU 19 NOVEMBRE 2015

DU GRIGNOTAGE LITTERAIRE DU 19 NOVEMBRE 2015

avec Jean Rouaud

« Un moment à vivre »

Ce fut une soirée exceptionnelle, il est normal que le compte rendu en soit, dans sa forme et dans le fond, tout à fait différent des autres compte rendus que vous avez pu lire.

Tout d’abord, je tiens à remercier ici aussi Jean Rouaud qui a fait le déplacement depuis Bruxelles, où il participait à une rencontre organisée par l’Obs le matin même, et a pris dans la journée à peu près tout ce qui roule pour venir nous rejoindre dans les temps. Merci d’avoir, avec une grande générosité, partagé ce moment à vivre consacré à son œuvre.

Un grand merci également à nos hôtes du Benhuyc, Claire et Pascal Bonnefoy, pour l’impeccable qualité de leur accueil.

A chacun des sujets qui ont été abordés, Jean Rouaud a pris le temps de faire le tour de la question, un tour exhaustif et extrêmement précis, nous rappelant dans son discours son style d’écrivain, à l’aise dans les longues phrases qui prennent le lecteur par la main pour l’emmener, après détours et chemins de traverse, vers la résolution attendue.

Il m’est impossible de rendre compte de la teneur précise des échanges. Mais sachez simplement qu’il a été question de l’œuvre de Jean Rouaud en tant que cartographie à la fois du temps et de l’espace, dans laquelle un projecteur promènerait son faisceau lumineux au gré des lieux et des personnages qui la peuplent.

En toute logique, c’est la figure de l’éclaireur qui a alors été évoquée, avec une référence au film préféré de Jean Rouaud : Jeremiah Johnson (Sydney Pollack, 1972). L’éclaireur, celui qui s’intéresse aux zones d’ombres de la société, celui qui illumine la voie et montre le chemin. Où nous apprenons que c’est ce sens-là qui sous-tend le titre de son roman Des Hommes illustres. Il a été question de Proust qui a exploré comme personne avant lui les intermittences du cœur. De Claude Simon aussi, qui comme quelques peintres (Cézanne, Monet) s’est attaché à revenir à plusieurs reprises dans son travail sur une scène fondamentale (la chute de l’officier cavalier envoyé par l’état-major se fracasser contre les chars nazis). Pour Cézanne, retour à la Sainte Victoire. Pour Monet, les nymphéas ou la cathédrale de Rouen, toujours remis en scène dans des nuances infinies. « Après l’écriture, il y a encore de l’écriture ».

En réponse à une question sur son goût pour les gens humbles, dont il sait mettre en lumière l’héroïsme ordinaire, et sur son intérêt pour les figures mystiques humbles auxquelles il fait souvent référence dans ses textes (Bernadette de Soubirous, St Jean de la Croix, St François d’Assise), Jean Rouaud a fait un long et passionnant détour par Port Royal et les jansénistes en insistant sur la haine que leur vouait le roi Louis XIV car ils représentaient le dépouillement face à l’obséquieuse richesse de la cour. Haine doublée de peur si l’on en juge par la rage destructrice du roi à leur égard. Il m’est impossible de rendre ici justice à la richesse du développement intellectuel qui a continué à explorer les symboles chrétiens.

Au sujet de la poésie (Jean Rouaud parle plus volontiers de poésie que de romanesque) : « Tout texte est un montage poétique. » Et aussi : « La poésie est un mode de connaissance du monde. » Poésie, pas forcément poème. Pour Jean Rouaud, les mystiques sont la plus haute voix de la poésie.

L’écrivain est un lien entre l’avant et l’après, tout comme le shaman est un lien entre le visible et l’invisible. Il a une fonction de témoignage. « Le roman a un pouvoir de réincarnation, de convocation. Tout récit est à l'imparfait. C'est un exercice de remémoration avant tout. C'est une sélection de grumeaux du réel et en même temps c'est fantasmatique. Donner à voir, représenter quelque chose qui s'arcboute sur du passé. Quand on refuse de se retourner on écrit au présent ».

À une question sur André Breton, figure essentielle de son panthéon personnel, Jean Rouaud a rappelé qu’au-delà de son admiration pour l’écrivain, il y a cette admiration pour l’homme qui a su refuser toute compromission quand Aragon et Éluard se laissaient aveugler par les chimères staliniennes. Breton a tracé sa route avec droiture.

Avec La femme promise Jean Rouaud a voulu sauver le roman à l'eau de rose. Dans ce roman, auteur, narrateur et témoins mettent en place un entrelacs subtil, une construction élégante. Mais cette construction est comparable aux étayages latéraux d'une cathédrale. Ils sont là pour consolider mais participent aussi de l’harmonie de l’édifice.

Il faut du récit pour consolider l'imaginaire.

En conclusion, cette idée-force qui a sous-tendu la soirée : la pensée poétique ne se limite pas à l’écriture. Il y a bel et bien une « Vie poétique ».

C’est à un panorama éblouissant que nous a invités Jean Rouaud au cours de cette soirée marquante. Il nous faudra probablement quelques temps avant d’intégrer toute la richesse de ce qui s’est dit là, et ce compte rendu très fragmentaire n’a d’autre ambition que de donner quelques éléments « pour mémoire ».

Retrouvons-nous le jeudi 17 décembre au Neptune pour une soirée consacrée à

La nouvelle, un genre à redécouvrir

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